Le paradoxe est embarrassant : de très nombreux témoignages de guérison de l’anorexie mentale ont été publiés, des récits parfois extrêmement puissants, mais leur existence ne suffit manifestement pas à produire le déclic escompté chez la personne encore au cœur du trouble. Et si ces témoignages étaient surtout efficaces chez les personnes déjà suffisamment avancées dans leur processus de récupération pour pouvoir les entendre ?
Le déni ? Pas tout à fait.
Dans l’anorexie, le problème n’est pas nécessairement « je ne vois pas que je suis malade », il peut être aussi : « Je vois que je suis malade, mais je ne suis pas certain de vouloir perdre ce que la maladie m’apporte. »
Une partie des symptômes est vécue comme cohérente avec les valeurs, les objectifs ou l’identité de la personne, et non comme quelque chose d’étranger qu’elle voudrait simplement éliminer.
Une ancienne anorexique qui dit : « J’ai retrouvé ma liberté, mes relations, mon énergie, ma vie… » peut être entendue par la patiente comme : « Tu vas devoir abandonner quelque chose qui, pour l’instant, te paraît précieux. » Ce n’est pas du tout le même message.
L’anorexie peut progressivement s’intégrer à l’identité
À mesure que le trouble s’installe, certains comportements et croyances devienent étroitement liés au sentiment de soi : être quelqu’un de discipliné, maîtriser son corps, être différent. Dès lors, un témoignage de guérison ne parle pas seulement de la disparition de symptômes. Il peut être entendu comme : « il va falloir renoncer à une partie de ce qui constitue aujourd’hui qui je suis ».
Les études montrent que les personnes avec une anorexie active présentent davantage de perturbations du fonctionnement identitaire que les personnes en rémission. Cela donne quelque chose d’assez contre-intuitif : plus la maladie est installée, moins le témoignage de guérison parle nécessairement à la personne.
Parce que le témoignage dit implicitement : « J’ai dû redevenir quelqu’un d’autre. » Alors que la personne malade peut encore penser : « Mais moi, je ne veux pas devenir quelqu’un d’autre. Je veux devenir meilleure dans ce que je suis. »
Le récit de guérison est un récit « après »
C’est un biais narratif majeur. Une personne guérie raconte son histoire depuis l’autre côté. Elle peut donc donner une cohérence rétrospective à des choses qui, lorsqu’elle était malade, étaient dépourvues de sens : j’ai réalisé que, le déclic est venu quand, j’ai compris que je méritais de vivre, j’ai progressivement lâché prise, etc.
Mais la personne actuellement anorexique n’est pas encore dans cette architecture narrative. C’est un peu comme montrer le témoignage d’un ex-addict à quelqu’un qui est encore convaincu que son produit lui permet de fonctionner : le récit est vrai, mais la conclusion n’est pas encore cognitivement disponible.
La restriction elle-même réduit la capacité à recevoir le message
Tout n’est pas psychologique. La dénutrition entraîne des modifications cognitives, émotionnelles et attentionnelles. Autrement dit, un cerveau qui n’est pas nourri correctement aura du mal à traiter des informations pourtant cruciales pour s’en sortir, c’est un frein bien connu en psychothérapie.
Donc il peut y avoir une boucle : restriction → attention de plus en plus focalisée → réduction de la flexibilité cognitive → davantage de restriction.
Cela change complètement la façon dont un témoignage est compris. Le problème n’est plus seulement « elle refuse d’entendre » mais parfois « elle ne parvient pas pour le moment à traiter efficacement cette information. »
Le témoignage peut être compris sans être considéré comme applicable à soi
Une personne anorexique peut très bien lire des témoignages de guérison et les trouver sincères, tout en pensant : « Oui, mais elle, ce n’était pas pareil. » Elle n’était pas aussi maigre, elle n’avait pas mes problèmes, elle avait une famille qui la soutenait, elle a fait une hospitalisation, etc.
Son histoire, son fonctionnement, son rapport au corps ou à la nourriture lui paraissent tellement spécifiques que le récit de l’autre ne constitue pas une véritable possibilité pour elle.
Le problème n’est donc pas forcément de ne pas entendre le message, mais de ne pas se reconnaître dans la possibilité qu’il ouvre. Un témoignage peut être parfaitement compris intellectuellement sans être psychologiquement crédible pour celui qui le reçoit.
La maladie crée un monde intérieur plus petit mais plus rassurant
Il peut exister, plus encore chez les personnes avec un profil neuroatypique, une forme de réduction drastique du champ attentionnel et comportemental : routines, règles, prévisibilité, contrôle, évitement des stimuli, réduction du monde social. L’anorexie devient alors extrêmement auto-renforçante parce qu’elle réduit le monde.
Moins manger → moins de situations sociales → moins d'incertitude → moins de conflits → moins de sensations corporelles → moins de décisions à prendre → davantage de contrôle.
Et paradoxalement, un témoignage qui parle de « retrouver une vie riche » peut être perçu comme une menace : plus de repas, plus de relations, plus de sensations, plus d’imprévisibilité, plus d’émotions, plus de décisions. La personne ne refuse donc pas seulement de quitter la maigreur. Elle refuse parfois de quitter un environnement psychologique devenu extrêmement prévisible.
Peut-être que le problème n’est donc pas que les témoignages de guérison n’arrivent pas jusqu’aux anorexiques. Peut-être qu’ils arrivent très bien jusqu’à elles, mais qu’elles ne peuvent pas encore leur attribuer la même signification que nous. Autrement dit, les personnes qui ont le plus besoin du message sont peut-être précisément celles pour lesquelles le message est le moins accessible.
Sources :
- Examining Identity Functioning in Anorexia Nervosa Across Illness and Recovery Stages, 2024, Eating Disorders
- Women’s recovery from anorexia nervosa, 2018, Eating disorders
- The Egosyntonic Nature of Anorexia, 2017, Frontiers in Psychology
est docteur en sciences de la nutrition, journaliste scientifique et psychonutritionniste libéral près d’Orléans.
Élève du Pr Vincent Castronovo, il est l’auteur de trois livres et se consacre à l’étude des relations entre esprit et biologie. Il est engagé auprès d’associations de prévention en santé mentale et de structures éducatives.

