La médecine se paie la psychothérapie

freudEn mai dernier tombait le très attendu décret fixant les conditions d’exercice de la profession de psychothérapeute. Les médecins et les psychologues cliniciens raflent la mise. Quand à l’écrasante majorité qui n’est ni l’un ni l’autre, ceux qui ont plus de cinq ans de pratique iront implorer une titularisation devant un parterre d’universitaires qui pourront leur répondre ce qu’ils veulent.

En somme, la loi débouche sur l’exclusivité de l’usage du titre à ceux qui n’en ont pas besoin, qui ne cherchent pas à pratiquer la psychothérapie, qui ne la reconnaissent pas et le plus souvent l’ignorent et la dénigrent à l’occasion. En la réservant à ceux qui sont le moins impliqués dans sa pratique, il est clair qu’on ne cherche pas à encadrer la psychothérapie mais à la neutraliser. Et lorsqu’on sait l’outil majeur de connaissance de soi qu’est la psychothérapie, on peut s’interroger sur la motivation de nos dirigeants à faire évoluer la société.

Des longues années de tractations entre les fédérations de praticiens et les parlementaires, pratiquement rien n’aura été retenu. Les principaux concernés ont été écartés des décisions. Les efforts consentis par les écoles reconnues de la profession pour satisfaire aux exigences qui se dessinaient ont été royalement ignorés. Ceux qui ont façonné la discipline pendant des décennies, qui l’ont faite exister et lui ont donné l’audience qu’elle a aujourd’hui auprès du public, ceux-là se retrouvent sur le banc de touche, priés de satisfaire à des conditions improbables ou bien d’aller exercer ailleurs, autrement.

On déplace encore le problème. La pratique de la psychothérapie, dont la diversité des approches fait la richesse, se retrouve projetée dans le magma indéfinissable du développement personnel. On aura beau jeu de continuer à en dénoncer les dérives. Et comme c’est le titre et non la pratique qui se trouve réglementé, on pourra aussi dénoncer la prolifération des psycho-machins qui se retrouvent privés successivement de toutes les appellations lisibles et légitimes. Les véritables charlatans eux, et il y en a, pourront continuer à couler des jours heureux. L’objectif à peine avancé de protéger le public de telles dérives apparaît alors comme le cache-sexe juridique d’un corporatisme malveillant.

« Les médecins n’ont aucun droit historique au monopole de l’analyse, davantage, ils ont jusqu’à hier employé tous les moyens, des plus plates railleries aux plus lourdes calomnies, afin de lui nuire. » Ces mots ont été prononcés par Freud en 1925. Il me semble utile de rappeler les propos du père de la psychanalyse quand ses détracteurs, 85 ans après, continuent de vouloir se l’approprier. De ces rationalistes qui ne croient que ce qu’ils veulent bien voir, et dont on sait la frilosité à considérer les subtilités de l’âme, on peut légitimement se demander s’il est raisonnable de leur confier les clés d’une thérapie relationnelle.

Une psychothérapie qui se retrouve vidée de son sens, orientée vers la maladie et la pharmacopée. Nous sommes avant tout des êtres relationnels, et pour paraphraser Jung c’est un système relationnel malade que le patient cherche à mettre en mots, et qui trouve toujours un écho dans la société. Si la souffrance morale devient entièrement explicable par la science et qu’on peut en faire taire les symptômes, abandonnera t-on toute volonté de corriger ce qui dans la société entretient cette souffrance ?

Dans son ouvrage Psychanalyse et médecine, Freud poursuit ainsi : « Un charlatan est celui qui entreprend un traitement sans posséder les connaissances et capacités nécessaires. Me basant sur cette définition, j’oserai prétendre que les médecins fournissent à l’analyse un contingent considérable de charlatans. Ils exercent souvent l’analyse sans l’avoir apprise et sans y rien comprendre. »

Les formations deviennent une spécialisation réservée aux médecins et aux psychologues, c’est-à-dire à des spécialistes de la maladie, des neurosciences et du comportement biologiquement modifiable. Rien n’est dit des longues années d’implication personnelle qui voient se construire un psychothérapeute. Cela n’est pas palpable, il n’y a rien à s’approprier donc ce n’est pas intéressant. Or, pour aider une personne à cheminer, il faut mouiller sa chemise comme disait Jung. La capacité à faire naître l’étincelle chez son semblable ne trouve pas sa source dans les savoirs académiques.

Le responsable d’une école de psychothérapie déclarait très justement former des praticiens « aptes à pouvoir s’engager dans un processus relationnel de haut niveau de connaissances et dont les compétences vont primer sur les diplômes scolaires initiaux. » Des gens qui ont déjà un parcours professionnel riche, qui ont souvent connu et surmonté des difficultés, et qui se mettent aujourd’hui à l’écoute de ceux qui doutent, ceux qui sont perdus. Au-delà d’une différence de langage, c’est un autre monde.

Alors pourquoi tuer les psychothérapeutes et s’approprier leur champ d’action ? Comme toujours, il faut se demander à qui profite le crime pour en saisir le sens. Contrairement à ce qu’on avait laissé croire, on ne veut pas des praticiens bien formés pour aider les gens à se sentir mieux et se sortir d’une mauvaise passe. On veut des prescripteurs bien disciplinés. Des médecins qui de leur propre aveu ne sont formés que quelques jours dans tout leur cursus à l’art de prescrire, l’essentiel étant assuré au long de leur carrière par les laboratoires pharmaceutiques.

N’oublions pas que les troubles psychologiques sont définis dans un référentiel auquel les magnats du médicament sont loin d’être étranger. Des définitions qui se sont élargies au fil du temps pour prescrire plus généreusement. Avec le développement des neurosciences et du cognitivisme, l’idée a fait son chemin que nos difficultés existentielles se résument à une perturbation biologique qui peut être maîtrisée. Des antidépresseurs et un suivi médical du comportement valent-ils mieux qu’une psychothérapie ?

Pour en avoir le cœur net, des scientifiques américains ont comparé les effets d’un antidépresseur à un placebo. A l’imagerie cérébrale, plusieurs patients ayant pris le placebo ont montré les mêmes modifications neuronales que ceux ayant pris l’antidépresseur. Nous savons que l’être humain est capable de s’autoconditionner et modifier sa physiologie. La clé est d’aider la personne en détresse à se persuader qu’elle dispose des ressources intérieures pour faire face. Trouver les mots pour provoquer cette prise de conscience, c’est bien le travail du psychothérapeute, et c’est dans la relation humaine que cela se passe.

En sourdine, c’est encore le libre choix thérapeutique de chacun qui est touché. Certains y voient l’opportunité de soigner leur image, associée depuis longtemps à la connaissance absolue et indéfectible. Heureusement, derrière le tohu-bohu laissé aux yeux du public par cette minorité médicale au pouvoir, il existe une collaboration fructueuse entre les psychothérapeutes et des médecins qui considèrent avant tout l’intérêt de leurs patients et ont bien compris qu’ils ne pouvaient ni tout faire ni tout savoir.

Peut-on parler de scandale ? Non, rien de nouveau sous le soleil hélas. Depuis l’émergence des psychotropes à la fin du 19e siècle, leurs fabricants n’ont eu de cesse de manipuler l’information et de soudoyer les médecins pour vendre des drogues qui causaient déjà plus de dégâts qu’elles n’en réparaient. Si nous en sommes arrivé là, n’est-ce pas parce qu’une majorité d’entre nous a abdiqué la responsabilité de sa propre santé ? Nous avons confié ce qui relève de notre jugement à des marchands de tapis cachés derrière une marionnette en blouse blanche, fut-elle médecin de campagne ou président du parlement.

« Le Monde est ce que nous sommes. Les mutations fondamentales ne peuvent aboutir qu’au prix d’une transformation de la conscience individuelle » disait Krishnamurti. Il est évident qu’au regard des enjeux devenus colossaux, on ne va pas faciliter la tâche de ces pauvres bougres de thérapeutes qui aident les gens, par la parole, à se libérer de toute emprise.

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